ooo À l'heure où le sommeil avait eu raison de la plupart des gens, Simon demeurait éveillé (non par choix : en témoignaient les cernes sous ses yeux, qui s'accumulaient, semblables aux anneaux d'un tronc d'arbre pour en déterminer l'âge). À vue de nez, Simon n'avait pas dormi convenablement depuis une bonne semaine.
ooo Lassé, vaincu, il avait établi ses quartiers nocturnes sur son canapé. Le bras pendant, la télécommande à la main, il zappait, machinalement, continuellement. Simon ne comprenait pas. Pour lui, l'insomnie touchait les déviants, les alcooliques, les chômeurs ou les dépressifs, mais pas les jeunes et séduisants cadres de 35 ans comme lui. Alors quoi ?
oooIl avait pourtant tout essayé : la relaxation, le feng shui, le bain chaud, la lecture... Il avait banni l'alcool, le tabac, et même renoncé à sa petite sauterie hebdomadaire avec Clotilde, sa charmante voisine de pallier. Il pleurait, il implorait, mais jamais ne parvenait à somnoler.
oooAu bout de quelques temps, il prit la décision de mettre ce « temps libre » à profit. Faire quelque chose de constructif, ou, à défaut, d'utile. Son appartement, au confort moderne et élégant, était certes un peu dépourvu de personnalité mais ne manquait de rien. Il décida d'aller marcher un peu. À Paris, la nuit, on était jamais seul. Les quais de la Seine auraient peut-être quelque réponse à lui apporter.
oooL'air était vif. Il se réjouit d'avoir pris une écharpe. Il s'assit sur un banc et interrogea longuement la surface de l'eau du regard. Puis il la vit. Sur l'autre rive. Sur le même banc. Seule la Seine s'interposait entre eux. Elle était brune, son triste corps vêtu d'une simple robe rouge. Elle semblait jeune, un peu perdue. Simon pensa que cette mélancolie lui allait bien. Mais il pensa aussi que la joie lui irait encore mieux. Dès lors, il imagina son visage, ses mains, son corps. Il lui inventa une histoire. Une histoire avec lui. Il l'entendait rire, dans ses bras. Il la faisait danser.
oooElle se leva. Simon fut surprit, lui en voulu de partir si vite. Non. Il fallait qu'elle reste encore, encore un peu... Elle longea le quai en direction du Pont de la Tournelle, tout proche. Simon se leva lui aussi. Il fallait qu'il la rencontre. Qu'il la serre. Qu'il lui dise qu'elle ne s'inquiète pas, qu'il était là désormais.
oooElle s'arrêta au milieu du pont, observa l'eau, sembla réfléchir. Simon n'était plus qu'à quelques mètres d'elle, subjugué par sa mine grave. Elle se hissa sur la corniche. Elle était à présent debout sur la large rambarde en pierre, les bras écartés, les yeux fermés. Simon eut la vision d'un ange. Face au vent. Libre. Radieuse.
ooo-oooJe t'aime... murmura-t-il simplement.